Cet article a été publié dans la revue Notre Armée de Milice du 7 septembre 1995 et dans Fortification et Patrimoine n°6 d’avril 1998
Troupe de forteresse 95
Avec le passage d’ « Armée 61 » à « Armée 95 » les brigades frontière et de réduit entrent dans le domaine de l’histoire. Les brigades de forteresse sont maintenues avec une organisation légèrement modifiée. Concernant les troupes rattachées aux fortifications, elles voient leurs compagnies d’ouvrage dissoutes, la diminution et la restructuration des groupes d’artillerie de forteresse (abandon des forts les moins efficaces et suppression des batteries mobiles d’obusiers), l’introduction de bataillons de pionniers de forteresse et la création de compagnies d’exploitation de forteresse. Les six groupes de DCA de forteresse (2 400 hommes) passent sous le contrôle du commandement des troupes d’aviation et de défense contre avions.
Si les brigades frontière et de réduit ont été supprimées, il n’en va pas de même des infrastructures qu’elles utilisaient. En fait les ouvrages de renforcement du terrain sont repris par les cinq régiments de forteresse nouvellement constitués. Ces régiments comprennent des groupes d’artillerie (forts et fortins Bison, uniquement au corps d’armée de montagne), des bataillons de pionniers (ouvrages minés, barricades, positions d’armes y compris fortins Centurion et lance-mines) ainsi que des compagnies d’exploitation (ouvrages de combat, de conduite et de protection).
Certes, l’effectif est réduit de 32 000 à 18 000 hommes et sur les 21 000 ouvrages répartis dans toute la Suisse, 13 500 seront liquidés. Mais, par liquidation, il faut entendre qu’une partie des installations sera réaffectée, notamment comme abri de troupe.
Concernant l’artillerie de forteresse, dans un premier temps, toutes les pièces de 15 cm sous casemates restent en fonction. Sur la quarantaine de forts qui étaient encore en service jusqu’à fin de l’année 1994, dix-sept sont conservés provisoirement dont une douzaine dans les secteurs qu’occupaient les brigades de réduit. Ces forts devaient être remplacés par autant de batteries Bison lors des quinze prochaines années.
En raison de la diminution de la menace et des finances fédérales, seule une partie du projet sera réalisée.
Dans l’immédiat, sont liquidés les batteries de quatre pièces, formées de fortins indépendants armés d’obusiers ou de canons de 10,5 cm, leur autonomie de feu n’étant plus suffisante. Il en va de même des ouvrages n’ayant qu’une batterie de deux pièces ou deux batteries de deux pièces tirant sur des secteurs différents, dont la puissance de feu n’est plus garantie pour un combat de longue durée. Dans les trois grandes forteresses de Saint-Maurice, du Gothard et de Sargans, les vingt-deux canons-tourelles de 10,5 cm et les deux tourelles automatiques de 15 cm, devenues trop vulnérables aux attaques de l’aviation, sont également mis hors service. Quant aux lance-mines lourds bitubes de 12 cm, seuls ceux de la première génération, installés sous roc dans les brigades de forteresse (3 au Gothard et 3 à St-Maurice) et qui ne correspondent plus aux normes actuelles, sont remplacés par les nouveaux fortins lance-mines. Par contre on abandonne les lance-mines de 8,1 cm, leurs secteurs de tir étant tous repris par ceux de 12cm.
Les ouvrages minés, qui avec « Armée 95 » passent du génie aux pionniers de forteresse, voient leur nombre quelque peu diminué mais l’introduction de la nouvelle mine cratère permet d’improviser rapidement la destruction d’une voie de communication. Les points d’appui et les barrages n’étant plus à l’avenir occupés en permanence, ce sont donc les ouvrages de protection (PC, abri de groupe, de section, position d’armes) qui sont en fait mis en veilleuse. Les PC de régiment et de « Grande Unité » qui ne sont pas utilisés pour la conduite peuvent alors servir d’abri sanitaire ou de cantonnement pour la troupe.
Ainsi, la fortification permanente a été et sera encore pour longtemps un élément déterminant pour la défense de la Suisse, pour autant que l’on adapte les installations en fonction de l’évolution de la menace.
Fortin Centurion
Il s’agit d’un ouvrage compact construit sur deux niveaux. En bas on trouve l’abri pour l’équipage (composé d’un sous-officier, de quatre canonniers antichars et d’un mécanicien de pièces), la munition avec obus-flèches et le groupe électrogène. À l’étage, une tourelle d’ancien char Centurion, d’un calibre de 10,5 cm avec une portée de 2 km, dont le blindage a été doublement renforcé et le tout placé derrière une embrasure limitée sur et juste devant l’obstacle. Les côtés et la superstructure du fortin sont recouverts d’un enrochement multicouche bétonné en surface assurant une bonne protection contre les divers projectiles. À noter que si un obus-flèche traverse un mur de béton de 2 m d’épaisseur, 80 cm de gabion suffisent à le protéger. Un système d’appareils optiques permet l’engagement de nuit et en cas de brouillard, qu’il soit dû aux caprices de la météo ou à l’action de l’ennemi.
Les fortins Centurion sont installés dans les points d’appui ou les barrages selon le principe : « on les voit, mais on les voit trop tard ». Ils tirent sur des obstacles artificiels et/ou naturels, situés sur les grands axes de pénétration de la zone frontière dans les larges corridors du plateau et du secteur alpin. Leur mission première étant d’assurer la protection de l’obstacle antichar, contre les chars spécialisés, lors du feu de préparation de l’adversaire (pilonnage intensif des positions). Ensuite, lors de l’attaque principale, ils combattent les blindés
de concert avec les troupes du secteur qui attendaient dans les abris répartis surtout en avant de l’obstacle.
Pour l’instruction la troupe dispose de simulateurs, de pièces de manipulation et de fortins d’exercice pour les tirs réels.
Fortin lance-mines 12 cm
L’installation est construite sous forme monobloc à un niveau, seule la tourelle est disposée sur deux étages. Cette dernière correspond à une batterie d’artillerie de forteresse, puisqu’elle comprend deux tubes jumelés tirant tous azimuts jusqu’à 9 km à une cadence élevée (20 coups/min au total). La mise en direction de la pièce s’effectue au moyen de deux manettes pour sélectionner les éléments, sur simple pression, un système hydraulique fixe la pièce en dérive et en élévation. La mise en position des tubes, leur chargement et le tir alternatif déclenché automatiquement par l’action manuelle du bras de charge, utilisent un système pneumatique. Un monte-munition complète le dispositif. Des manivelles de secours sont utilisées en cas de panne électrique ou hydraulique; une réserve d’air comprimé est en outre à disposition.
L’acquisition récente des fusées de proximité a pour conséquence de quadrupler l’efficacité de la munition, créant ainsi un projectile redoutable qui explose à une distance optimale du sol. Les éclats partant vers le bas, il ne suffit donc plus d’être couché au sol pour échapper aux impacts. Une nouvelle munition antichar autoguidée du nom de Strix est actuellement attribuée aux ouvrages couvrant des secteurs favorables aux blindés.
Le fortin, très bien intégré dans le terrain, est conçu pour garantir une longue autonomie de soutien et assure à l’équipage d’une vingtaine d’hommes un très haut degré de protection. L’ensemble est contenu à l’intérieur d’une cage de Faraday, véritable écran contre l’effet des pulsions électromagnétiques nucléaires (NEMP). En règle générale un ouvrage en couvre un autre. Le programme d’implantation arrivant à son terme (plus d’une centaine d’ouvrages), l’ensemble des axes de communication du pays est couvert par plusieurs batteries. Chaque secteur peut être pris sous le feu d’un à trois lance-mines, voir plus à certains points névralgiques. Ainsi l’investissement de l’ordre de cinq millions de francs suisses par monobloc entièrement équipé, apparaît comme une dépense judicieuse, assurant un appui de feu sûr, précis et immédiat à l’échelon compagnie et bataillon.
Fortin Bison
Les nouvelles pièces d’artillerie de forteresse, sont installées dans des ouvrages monoblocs dissimulés dans les replis du terrain, obligeant les hélicoptères de combat, à prendre de l’altitude et se trouver ainsi très vulnérables. Chaque fortin est armé de deux canons. Une batterie est composée de deux fortins desservis par une compagnie de cent vingt hommes.
Le tube, d’un calibre de 15,5 cm pour une longueur de 8,10 m, tire jusque à 40 km des obus de 48 kg avec fusées instantanées et de proximité ainsi que les nouveaux obus cargo, contenant jusqu’à soixante-trois bombelettes, efficaces également contre les blindés. Le soutien est donc amélioré puisque ces munitions sont déjà utilisées par les obusiers blindés M 109.
Par la suite, il est prévu l’emploi de munitions intelligentes autoguidées en phase terminale.
Le chargement de la pièce en obus et cartouches-amorces est automatique. Les charges sont placées à la main en harmonie avec le système qui, grâce à un magasin de cinq obus, permet une cadence de cinq coups en 20 à 25 secondes selon l’élévation de la pièce. Afin de soutenir cette cadence, le tube est chromé, ce qui évite l’usure et permet le refroidissement lors des pauses de feu, par évacuation d’eau à travers celui ci, simplifiant du même coup le service de parc. Le pointage est réglé automatiquement par l’intermédiaire d’un pupitre de commande couplé au système de direction des feux de l’artillerie de forteresse (FARGOF) et équipé avec la protection NEMP. Le monobloc disposé sur deux niveaux possède à l’étage deux magasins de munitions, deux locaux de préparation de la munition et deux locaux de pointage avec vue sur les pièces. En dessous, on trouve le local des machines, celui de transmission, le PCT de batterie et les locaux d’attente et de séjour pour la troupe. Ces derniers n’offrent qu’un minimum de confort, étant donné qu’avec le concept des nouveaux ouvrages, le logement des équipages en temps de paix est basé sur l’infrastructure d’instruction.
La protection des embrasures est assurée par des mesures particulières, dont un blindage composite (blindage actif explosant lors de l’impact) revêtant les parois extérieures, des volets d’obturation de la meurtrière d’élévation et pour la dérive un blindage massif pivotant avec la pièce. Le tout est protégé contre les charges creuses par un rideau de chaînes. Lorsque la pièce est en position de repos, le tube se trouve à couvert dans un logement latéral.
La sécurité de l’installation peut être complétée contre les attaques aériennes et les munitions intelligentes par des moyens de camouflage et de déception efficaces. En outre les soldats chargés de la défense sont équipés de Panzerfaust et pour la DCA de l’engin Stinger. Comme tous les ouvrages importants, les fortins Bison disposent d’un réseau permanent de transmission, d’une très bonne protection contre les effets atomiques et chimiques et ont été testés avec succès contre les armes actuellement en service.
Une batterie complètement équipée, y compris les munitions, revient à 64,6 millions de francs suisses. Au début, les Bison étaient prévus également dans les secteurs clés du Plateau; ils seront finalement implantés de façon à couvrir les grandes transversales alpines et les possibilités de rocades. Cette restriction est avant tout d’origine politique, puisque liée aux finances.
À l’avenir il sera possible d’augmenter le degré d’automation ainsi que la portée des canons, d’équiper les batteries d’un radar de trajectoires et d’un centre de coordination du feu relié aux drones d’observation.
Engagement et soutien des troupes de forteresse
Avec la standardisation des nouvelles constructions et la mobilisation centralisée au niveau du groupe et du bataillon, il devient possible d’acheminer rapidement un équipage complet, formé des soldats arrivés en premier.
En l’absence de troupes librement disponibles dans le secteur, ce sont les troupes de forteresse qui protègent leurs infrastructures et/ou surveillent des parties de leur secteur. Elles sont prêtes à combattre dans les passages obligés de façon indépendante, à l’exception des formations de forteresse engagées dans les brigades de forteresse, puisque des troupes combattantes sont toujours à disposition. Au corps d’armée de montagne, l’artillerie de forteresse est à même de mener le combat d’ensemble par le feu.
Lorsque des troupes librement disponibles occupent le secteur, il s’agit de coordonner et d’intégrer au mieux les moyens à disposition.
Les infrastructures permanentes sont alors subordonnées aux grandes unités; elles restent cependant exploitées par les troupes de forteresse. Les ouvrages ont une bonne autonomie en munition et matériel spécifiques, en carburant et en eau. Pour le reste, l’approvisionnement est identique aux autres troupes.
Comme on peut le constater, les troupes de forteresse et leurs ouvrages, même diminués par « Armée 95 » en effectif et en nombre, n’en perdent pas pour autant leur valeur de dissuasion, bien au contraire.
« Notre système de fortifications, basé sur la force naturelle du terrain, ne formant qu’un avec lui, sera peut-être un des seuls systèmes, un des seuls principes de défense susceptibles de résister aux nouveaux moyens révélés à la fin de cette guerre. C’est là un précieux héritage. Mais cet héritage ne gardera sa valeur que si nous le considérons, non pas comme un matériel « magasiné » mais en quelque sorte comme un organisme vivant.
Le béton, si épais, si résistant soit-il, et le roc lui-même ne vaudront que dans la mesure où les armes qu’ils abritent seront les meilleures, dans la mesure où les installations seront modernisées au rythme du progrès... »
Général Henri Guisan, Fin de la Seconde Guerre mondiale, Rapport sur le service actif .
Sources : Service info OFGF, GEMG (photos : GEMG, OFGF. APSF).