GARNISON DE SAINT-MAURICE 1939-1945
Histoire des fortifications de Saint-Maurice
Saint-Maurice
est une des plus anciennes localités de notre pays. Son nom primitif d’Acaunum, qui signifie rocher, et
conservé de nos jours dans Saint-Maurice
d’Agaune, est celui d’une bourgade qui existait déjà avant la conquête
du Valais par les armées romaines (15 avant J.-C.). Pendant l’occupation
romaine, qui dura plus de quatre siècles, la cité fut connue sous le nom de Tarnaiae et joua un rôle militaire
sur la voie de communication que les Romains établirent entre Aoste et
l’Helvétie par le col du Mont-Joux, l’actuel Grand-Saint-Bernard. Une tour de
garde fut édifiée, qui a été démolie lors de la construction de la route
moderne en 1690. Elle se trouvait entre le château actuel et le Rhône. C’est à
cette même époque encore que, selon la légende, des chrétiens de la légion
thébéenne conduits par Saint-Maurice furent massacrés près du défilé sur
l’ordre de l’empereur Maximien, pour n’avoir pas voulu sacrifier aux dieux de
Rome.
Après le départ des Romains, l’évêque
Théodorus fit construire une église et un couvent en souvenir des martyrs
chrétiens et la cité prit le nom de Saint-Maurice
d’Agaune. La petite bourgade chrétienne vit son église transformée plus
tard en abbaye, mais elle dut prendre des
mesures de protection à l’égard des incursions des pillards lombards et
sarrasins ; c’est de cette époque, au XIe siècle, que date le clocher de
l’abbaye, qui fut à l’origine une tour fortifiée dans laquelle les défenseurs
pouvaient se retrancher. La tour de la colline de Saint-Triphon a la même
histoire. Saint-Maurice d’Agaune fut enfin doté, au sud, d’une muraille d’enceinte
qui s’étendait du Rhône au pied des rochers. La position du défilé était très
forte, car seuls des ponts suspendus aux rochers permettaient une circulation
facile à contrôler. L’actuel pont de pierre et le château datent du XVIe
siècle, mais la disposition des constructions maintenait la surveillance
absolue du passage. Le château était la résidence du bailli du Haut-Valais. Sur
l’autre rive du Rhône, on ne vit apparaître des ouvrages militaires qu’à
l’époque de l’occupation du Pays de Vaud par les Bernois ; mais il ne
s’agissait que de fortifications de campagne qui durent être démolies en 1718,
à la suite de représentations faites par l’Etat du Valais.
Cette brève incursion dans le passé
montre bien que la valeur milliaire de la position de Saint-Maurice n’avait
échappé à aucun des maîtres du pays. Plus tard, en 1802, elle frappa également un
général de l’armée d’occupation française, qui écrivit ce qui suit : « Saint-Maurice
offre une position si magnifique à fortifier, que je me chargerais volontiers
de faire avec cette petite ville, avec ses hauteurs, une place qui, avec le
vingtième de ce qu’a coûté Briançon, serait plus forte, et surtout fermerait
mieux la vallée du Rhône que l’autre ne ferme la vallée de la Durance.» Après la
politique, c’est toujours dans la géographie qu’il faut rechercher les éléments
essentiels de toutes les décisions militaires. A ce point de vue, la position
de Saint-Maurice est une constante de la défense militaire de la Suisse.
En 1814, la nouvelle Confédération
suisse des 19 cantons, née des tristes conditions politiques qui succédèrent à
l’occupation étrangère, eut immédiatement le souci d’assurer la sécurité du
territoire. Mais, ruinée par les guerres dont elle avait été le théâtre, en
pleine organisation politique et administrative, sans armée fédérale, elle ne
pouvait faire beaucoup. Il est d’autant plus remarquable de voir ses autorités
décider très tôt de fortifier Saint-Maurice, et cela bien avant de prendre en
considération d’autres points du territoire. Ce n’est que beaucoup plus tard,
par exemple, que la défense fortifiée du Saint-Gothard fut envisagée et
considérée comme plus importante que le Bas-Valais. Cependant, à l’époque en
question, on ne fit rien encore à Saint-Maurice; mais en 1831, la situation
politique en Europe préoccupant la Diète, on décida d’étudier la fortification
du pays. Saint-Maurice fut à nouveau proposé, avec, en Suisse romande, Chillon,
la Porte-du-Scex et Gondo. Aussitôt, des travaux furent entrepris à
Saint-Maurice sous la direction du colonel Guillaume-Henri Dufour, le futur
général de 1847.
Le caractère essentiel des
fortifications construites à Saint-Maurice de 1831 à 1860, selon les plans ou
les directives de Dufour, est celui d’une double tête de pont établie sur les
deux rives du Rhône, du défilé jusqu’aux étages de la colline de Chiètres et du
plateau de Vérossaz. Le réduit ainsi constitué était en outre fermé vers le sud
par la redoute d’Evionnaz et le front bastionné de Lavey. Il devait servir de
pivot à une troupe de défense de 12 000 à 15 000 hommes en lui assurant un changement
de rive. L’armement d’artillerie prévu était de 50 canons. Il n’est pas
possible de décrire ici ce dispositif qui ne fut jamais complètement achevé,
faute de moyens financiers, et, parfois aussi, parce qu’il fut l’objet de vives
critiques. A cette époque déjà, le principe même de la fortification permanente
était souvent combattu, et la Diète même motiva en ces termes la modicité des
crédits qu’elle y affectait : «La puissance militaire repose d’avantage
sur la force des citoyens entraînés aux armes et à l’esprit de sacrifice que
sur des ouvrages d’art».
Des fortifications de cette époque, on
retrouve entre autres les fossés et murs crénelés des deux côtés du défilé, la
tour ronde près du château, ainsi que trois redoutes, l’une sur la rive droite,
l’autre à Vérossaz, la dernière à Evionnaz. D’autres ouvrages intéressants ont
disparu, notamment les deux batteries de canons Saint-Martin et Wiélandi, et le
fossé du front bastionné de Lavey, comblé en 1935 à la demande de l’Etat de
Vaud, soucieux de faire disparaître ce gîte à moustiques.
A partir de 1880 environ, l’histoire
des fortifications de Saint-Maurice doit être placée dans celle plus générale
des fortifications nationales dont elles ne constituent plus qu’un chapitre
particulier et souvent secondaire. Notre pays éprouve en effet le besoin de
développer toujours mieux les mesures propres à assurer le maintien de sa
neutralité dans une Europe dont l’équilibre politique a été profondément
modifié par la formation de la Triple alliance survenue après la guerre de
1870-71. Formée d’abord en 1872 de l’Allemagne, l’Autriche et la Russie, puis
dès 1887 des deux premiers Etats et de l’Italie, elle plaça la Suisse entre ce
puissant bloc et la
France. Cette situation dura jusqu’en 1915, année où la
Triplice fut rompue par l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de la France,
ce qui apporta à la Suisse un changement de conjonctures stratégiques important
pour vingt ans. Mais on peut considérer que la situation résultant pour nous de
la Triplice se renouvela par la formation d’une coalition semblable après
l’Anschluss de l’Autriche et le Pacte d’acier entre l’Allemagne et l’Italie. A
deux époques différentes, les mêmes situations politiques provoquèrent les
mêmes renforcements de la défense militaire de la Suisse. Mais il est
un autre facteur qui, vers 1880, intervint vigoureusement en faveur de la
fortification permanente, c’est le développement des passages des Alpes. En
1882, c’est l’achèvement du tunnel du Saint-Gothard, en 1906, celui du Simplon,
ouvrages qu’il nous appartient de défendre à tout prix. C’est de ces diverses
circonstances que sont nées, en 1874, l’armée de campagne, et dès 1880, la
grande préoccupation de renforcer la barrière des Alpes, que l’historien Paul
Martin relate en ces termes : « L’idée de barrer les routes d’invasion des
pays voisins, de couper les bases d’opération qui passent par notre territoire,
est l’éternel postulat de la défense de la Suisse ».
Les premiers travaux commencèrent au
Saint-Gothard, car son importance était momentanément plus grande que celle du
Bas-Valais. En 1886, on fortifiait la sortie sud du tunnel, puis les travaux
s’étendirent à l’ensemble du massif où, en 1892, on avait déjà dépensé plus de
9 millions de francs. L’opinion publique s’inquiétait de ces fortes dépenses et
craignait au surplus qu’elles nuisent à l’armée de campagne dont on tenait à
maintenir l’armement et les effectifs à la mesure de la mission qu’on lui
confiait. Cependant, le 24 juin 1892, les Chambres fédérales votèrent le
premier crédit, s’élevant à 2 millions 100 000 francs, pour fermer la vallée du
Rhône par des fortifications semi-permanentes à Saint-Maurice. Cette décision
fut précédée d’études stratégiques, tactiques et techniques sur le choix de la
position, et aussi de vives controverses qui retardèrent quelque peu la
construction que, pour des raisons de politique internationale, le Conseil
fédéral se proposait de réaliser avant le 1er mai 1892.
En 1891, le chef de l’E.M.G. avait
proposé tout d’abord au chef du Département militaire fédéral de renforcer
provisoirement les anciennes fortifications du défilé et d’installer des
positions d’artillerie sur le plateau de Vérossaz et à Lavey. Mais un officier
attaché au Département militaire fédéral, le lieutenant-colonel R. Weber,
établit simultanément un contre- projet intitulé « Projet de barrage du défilé
du Rhône à Saint-Maurice par la fortification semi-permanente à Savatan-Dailly
», où il proposait de placer un armement de 50 canons et mitrailleuses et de
les confier à une garnison de 1350 hommes, capable de se défendre elle-même,
sans dépendre de troupes d’opérations.
Quoique adopté par la suite, le projet
Weber fut tout d’abord très vivement combattu par le chef de l’E.M.G. qui,
abandonnant son intention première de renforcer le défilé, proposa de choisir
la position de Martigny. Cette idée n’était d’ailleurs pas nouvelle; d’autre
part, elle était entièrement fondée du point de vue stratégique. En 1862, le
major Hermann Siegfried, aussi bon stratège que cartographe, avait obtenu un
prix de la Société militaire fédérale pour une remarquable étude sur « la
valeur de la position militaire de Saint-Maurice ». Il démontrait que la
position militaire de Martigny satisfaisait à toutes les conditions de la
défense de la vallée du Rhône, interposée qu’elle était entre le Simplon,
objectif de l’invasion, et les routes y conduisant, et disposant en outre des
communications avec l’arrière. Cependant, il estimait que Saint-Maurice
partageait tous ces avantages à la seule exception du débouché de la vallée de
Chamonix et que le renforcement de cette position ne devait pas être exclu. Les
deux projets avaient donc des motifs sérieux d’être retenus l’un et l’autre, et
le Conseil fédéral ne put se déterminer sans ordonner une étude plus
approfondie. Elle fut confiée à la Commission des fortifications qui, en avril
1892, effectua une reconnaissance de plusieurs jours dans la région de
Martigny, à la suite de laquelle elle prit à l’unanimité la décision de
recommander au Département militaire fédéral la construction de fortifications
à Saint-Maurice.
La raison essentielle de la décision
prise en 1892 réside dans le coût extrêmement élevé du projet de Martigny.
Cette position aurait exigé des fortifications permanentes, alors que celles de
Savatan et de Dailly, plus fortes naturellement, pouvaient être renforcées à
moins de frais par des ouvrages semi-permanents. Enfin, la fermeture du noeud
de communications de Martigny exigeait la construction de plusieurs gros
ouvrages, l’un dans la plaine, et trois autres à Gilloud, Follatères et Chemin,
le tout devisé à 10 ou 11 millions de francs, et un délai de construction de 4
ans. Ce sont, très brièvement résumées, les circonstances dans lesquelles le
paisible pâturage dc Savatan, la terrasse ensoleillée de Dailly et les rochers
de l’Aiguille sont entrés dans l’histoire militaire de Saint-Maurice. Les
discussions terminées, les esprits apaisés, le choix fut bien accepté. La
décision avait sans doute été dictée par l’état des finances fédérales et le
désir de ne pas affecter à Martigny une garnison qu’il aurait fallu porter à 20
000 hommes à prélever sur les effectifs de l’armée de campagne. La ténacité du
lieutenant-colonel Weber l’avait emporté, et son sens tactique avait eu raison,
car la nouvelle position, imprenable de front, avait une valeur défensive
considérable.
Les
travaux de fortification à Savatan et à Dailly commencèrent donc au cours de
l’été 1892. On n’avait pas eu le temps d’élaborer des projets détaillés et la
Commission des fortifications, entièrement absorbée par les travaux du Gothard,
délégua ses pouvoirs à une commission restreinte dans laquelle siégeait
l’auteur du projet et le colonel brigadier David Perret, désigné comme
commandant de la défense du Bas-Valais. Le capitaine J. Rebold fut désigné
comme chef des travaux. Cependant, les premiers artilleurs de forteresse de la
garnison de Saint-Maurice furent formés à Airolo en 1893, et ce n’est qu’en
1894, dans le courant de l’été, que les ouvrages de Dailly et de Savatan, assez
avancés, purent être utilisés pour l’instruction; ils furent achevés au mois de
novembre. La même année, le colonel Perret fut nommé commandant des
fortifications de Saint-Maurice. Le colonel Dietier et le capitaine Rebold
firent partie du premier E.M. des fortifications, le premier comme chef de
l’artillerie et commandant des écoles de recrues, le second comme chef du
génie. Les noms de ces chefs méritent d’être retenus car, à l’esprit
d’entreprise, ils joignirent une grande foi dans leur oeuvre. Le colonel Perret
ne resta cependant pas longtemps à ce poste, mais Dietier et Rebold, en
fonctions jusqu’en 1910, furent véritablement l’âme de nos fortifications.
Attachés durant 20 ans à la même oeuvre, ils évitèrent dans les charges
importantes qu’ils occupèrent les mutations si préjudiciables à la continuité
des réalisations. Ainsi, bien qu’en 1903 la Commission des fortifications
reléguât nettement Saint-Maurice au second plan, les travaux effectués durant
cette période firent plus de progrès qu’au Gothard.
Dès le début, Savatan fut le fort
d’arrêt et Dailly l’ouvrage de protection du premier. Mais l’armement qu’ils
reçurent était bien inférieur à ce que prévoyait le premier mémoire de Weber. A
Savatan, on réserva l’artillerie cuirassée d’obusiers de 12 cm, les canons cuirassés
de 5,3 cm
à tir rapide que l’on dissimulait dans les broussailles du fort, les canons de
casemate de 8,4 cm
en bronze et quelques mitrailleuses. A DaiIly, la mission d’interdiction était
assumée essentiellement par les canons de 12 cm sur affûts à éclipse mobiles dans des
tranchées. La Commission des fortifications avait pleinement conscience de
l’insuffisance numérique de l’armement et du caractère provisoire des
installations; elle rendait le Département militaire fédéral attentif au fait
qu’il fallait prendre en considération les propositions du commandant de la
garnison pour compléter l’oeuvre commencée. C’est bien ce que l’on fit, car,
peu à peu, on amena de nouvelles pièces et on développa les installations
nécessaires à la vie d’une garnison. En dépit de ces modestes débuts, les
fortifications de Savatan et Dailly faisaient bonne figure. On était fier d’une
artillerie moderne, précise, tirant sans fumée, et si vite même, qu’elle permettait
de donner aux ouvrages « une force de résistance inconnue jusqu’à ce jour », et
dont l’effet était estimé de quatre à huit fois supérieur à celui d’une
artillerie de siège d’un calibre équivalent.
De 1895 à 1903, on fit de nombreuses
améliorations; on installa à Savatan et à Dailly les batteries ouvertes de
canons 12 cm
de position avec frein hydraulique. On réussit à placer définitivement à Dailly
deux canons de 10,5 cm,
un de 15 cm
et des mortiers de même calibre, matériel qui avait servi à Thoune à des
essais. En 1899, on signalait déjà la nécessité d’un ouvrage de flanquement
dans la paroi rocheuse de Vérossaz. A une époque périlleuse, on plaça déjà sur
la terrasse de l’Ermitage des canons de 8,4 cm avec une dotation de munition. Mais
c’est en 1911 seulement que les premiers travaux de construction commencèrent à
la Galerie du Scex, dont la conception tactique était extrêmement heureuse. Il
est intéressant de relever que la surveillance, l’entretien et le service des
mines du tunnel du Simplon furent longtemps placés sous la direction du commandant
des fortifications de Saint-Maurice.
La mobilisation de guerre de 1914 à
1918 donna aux fortifications de Saint-Maurice un développement considérable.
Ce fut l’époque de l’organisation et de l’armement de la défense extérieure. Le
caractère des défilés est de présenter les points les plus faibles vers les
hauteurs par lesquelles on peut les dominer. Aussi longtemps que l’on n’eut pas
à craindre les armées motorisées et les engins blindés, on considéra comme
suffisante la défense de la plaine, et on porta toute l’attention à la défense
des hauteurs. On trouvait toujours une position plus élevée à fortifier, afin
qu’elle ne devînt pas un poste dominant aux mains d’un ennemi. C’est alors que
de la Croix de Javernaz à Collonges, sans négliger la plus petite des vires de
haute montagne apte à appuyer une défense, on creusa des fossés, on édifia des
abris, on arma tout ce qu’on put armer. En comptant la défense extérieure, le
nombre total des pièces d’artillerie s’élevait à 65. Mais l’armistice de 1918
suspendit tous les travaux et les fortifications de Saint-Maurice connurent jusqu’en
1929 toutes les conséquences néfastes de l’esprit pacifiste qui s’étendit alors
sur le pays. Cependant, le colonel Ernest Grosselin continua la grande oeuvre
de Dietier. Dans cette période critique, il fut l’âme de Saint-Maurice menacé
et réussit à faire subsister trois facteurs importants : les ouvrages
maintenus en bon état, l’instruction et surtout l’esprit de la garnison. Durant
cette période, aucun crédit ne fut plus accordé pour la construction de
nouveaux ouvrages. On désarma même les forts de Savatan et de Dailly de
l’artillerie mobile de 7,5 cm
et 12 cm
qui permit d’armer les batteries mobiles de l’ancien Régiment d’artillerie 5 de
Saint-Maurice. On déclassa sans les remplacer les canons Krupp de 10,5 cm et les mortiers de 15 cm qui ont été remis au
Musée militaire de Morges. Le canon de 15 cm survécut jusqu’en 1941, où l’éclatement
d’un obus dans le tube mit fin à une glorieuse carrière, dont les échos se
répercutent encore à la Vire aux Boeufs et dans la Glacière de Pont de Nant.
Dès
1930, la situation s’améliora quelque peu, sous la pression d’événements
politiques trop récents pour qu’il soit nécessaire de les évoquer, et surtout
aussi sous l’impulsion de plusieurs commandants énergiques qui ont, à des
titres divers, oeuvré patiemment pour moderniser les armements de Savatan et de
Dailly. Le colonel Huber, qui fut dès 1940 le Chef de l’Etat-Major général de
l’Armée, fit beaucoup, lors de l’exercice de son commandement à Saint-Maurice,
pour que l’on fixât un programme de construction de longue haleine « basé
sur la mission de la place fortifiée et sur l’effectif des troupes qui y sont
attribuées ». Il estima avec raison que la mission de Saint-Maurice ne consiste
pas seulement à barrer le défilé, mais à le maintenir ouvert eu vue d’une
action offensive, en servant de tête de pont. Avec raison, il déplora que
Martigny ne soit pas fortifié, car depuis 1880, l’amélioration de toutes les
routes qui y aboutissent a donné à ce noeud de communications une importance
accrue. La justesse de ces vues est attestée par le fait que l’on n’a pas tardé
à doter le fort de Dailly d’une nouvelle et puissante artillerie à longue
portée destinée à des barrages opératifs, puis à incorporer en 1938 les
fortifications dans la Brigade de montagne 10.
La période de fortification qui
commença en 1938 est trop récente pour autoriser une description détaillée. Il
faut se borner à relever que les fortifications de Saint-Maurice sont devenues
le noyau d’un nouveau système fortifié qui comprend tous les nouveaux ouvrages
du Bas-Valais, du lac Léman aux approches du Col du Grand-Saint-Bernard. La
nouvelle période de service actif de 1939 à 1945 a permis de réaliser en
partie les conceptions des anciens promoteurs des fortifications de Martigny,
tout en leur conférant une structure moderne qui les rendra efficaces pour
longtemps. Chillon, Champillon et Follatères ont enfin des ouvrages souhaités
depuis longtemps. Vernayaz et la région de Champex ont été savamment creusés et
armés. Le Bas-Valais est bien fortifié, et il faut s’en féliciter. Sans doute,
quelques désirs n’ont-ils pu être pris en considération, toujours par manque de
crédits ou d’effectifs, mais, comme le dit si bien Paul Martin, déjà cité, « le
défaut de tout système fortifié est de n’être jamais ni achevé, ni complet ».
Cela n’est-il pas vrai aussi pour les autres armes et pour d’autres pays dont
les flottes aériennes et les marines sont en constante transformation ?
Parvenues au 20 août 1945, date qui
marque la fin de la plus grande menace que notre pays ait jamais connue, nos
fortifications n’ont pas eu à subir l’épreuve décisive des combats. Nous
n’avons donc pas de critère pour juger de leur valeur, et nous n’aurons pas la
fatuité de déclarer qu’elles étaient supérieures à d’autres. Mais nous sommes
en droit de dire que le but pour lequel elles ont été construites a été
atteint, puisqu’elles ont contribué à sauvegarder notre existence nationale.
Cette conclusion est une promesse pour l’avenir. Elle permet de penser que la fortification
des Alpes est basée sur des idées justes et durables. Elle permet de penser
que, dans une guerre future, le Réduit des Alpes, bien aménagé, serait encore
le sûr refuge de notre indépendance. Cependant, les garnisons qui en ont été la
vie et l’âme constituent une force beaucoup plus grande encore que le roc et
l’acier. L’histoire de celle de Saint-Maurice a dû être laissée de côté dans ce
court aperçu. Je souhaite qu’elle trouve bientôt celui qui saura l’écrire afin
d’en conserver la réconfortante leçon pour les générations futures.
Major ANDRÉ RENAUD. Visitez les fortifications de St-Maurice