L’importance et la valeur de nos forteresses
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par le colonel M. Matter, paru dans « L’Armée Suisse aujourd’hui », Editions Ott Thoune 1966
Les historiens ont pu prouver qu’aux temps primitifs déjà l’homme se défendait contre des surprises et des attaques ennemies en créant des obstacles tout autour de sa maison et de sa colonie. Ces renforcements du terrain étaient encore très simples: haies d’épines, palissades, murs de pierres, fossés remplis d’eau, etc. Nous savons aujourd’hui qu’à certaines époques les hommes vivaient dans des cavernes, sur les arbres ou dans des habitations lacustres pour se protéger contre des ennemis éventuels. Au cours des siècles la population est devenue de plus en plus nombreuse et les ressources des hommes se sont développées. Les armes par exemple, qui servaient d’abord à la chasse, furent utilisées par la suite pour se combattre et s’anéantir réciproquement. En même temps se développèrent les moyens de défense pour la guerre proprement dite. L’idée de la «forteresse» naquit sans aucun doute aux temps les plus reculés de l’histoire et n’est pas une invention de l’époque moderne.
Tandis qu’au moyen âge, on pouvait encore trouver refuge dans des châteaux forts ou des citadelles protégés par des enceintes, des fossés ou des remparts, seules de puissantes forteresses peuvent suffire de nos jours. Nous avons reconnu depuis longtemps la nécessité des fortifications, soit sous forme de forts isolés ou de régions fortifiées. Toutefois la fortification n’est pas seulement un moyen utilisé par les petits Etats pour protéger leur territoire; ce furent d’abord les grandes armées qui surent apprécier les avantages des fortifications et en tirer profit. De tous temps, les Etats puissants s’efforcèrent de posséder, outre de fortes armées de campagne, des fortifications étendues pour parer à toute éventualité sans toutefois renoncer à conserver l’initiative.
Nos propres forteresses ne servent pas de base pour déclencher une offensive; elles ont été au contraire construites pour défendre nos frontières contre toute attaque et pour sauvegarder notre neutralité, c’est-à-dire pour montrer aux pays étrangers que nous sommes prêts à défendre notre liberté, notre indépendance et nos frontières contre quiconque. Si l’on veut vraiment se défendre avec efficacité, on ne doit pas s’imaginer que les forteresses, une fois construites, peuvent être abandonnées à leur sort. Au contraire, elles doivent être sans cesse adaptées aux progrès de la technique et aux exigences des armes modernes; par conséquent, elles doivent être continuellement améliorées. Doivent aussi être considérées comme armes modernes les armes chimiques, biologiques et nucléaires. Une forteresse qu’on ne modernise pas dans tous ces domaines, vieillira très vite et ne pourra guère accomplir sa tâche au moment donné. Des erreurs pareilles ont été commises à l’étranger dans certains cas, parce que l’on croyait pouvoir exécuter en peu de temps les travaux négligés.
L’idée d’une fortification moderne en Suisse naquit au cours des trente premières années du 19e siècle. Par la suite, on construisit les forteresses de St-Maurice, de la Luzisteig, du St-Gothard et d’autres encore. Après la première guerre mondiale, les travaux de fortification furent pratiquement interrompus, pour ne reprendre qu’en 1936 en vue de développer et de moderniser nos ouvrages. Il s’agissait alors avant tout de fortifier nos frontières en temps de paix déjà, bien que selon certains optimistes la fortification de campagne, construite à la mobilisation, eût été suffisante. L’expérience a toutefois clairement prouvé que la fortification de fortune ne pouvait plus répondre aux exigences du combat moderne. D’une part, elle ne protège pas assez le combattant et le matériel contre les effets du feu ennemi; dès le début nous aurions à subir des pertes énormes en hommes et en matériel. D’autre part, la deuxième guerre mondiale a prouvé suffisamment qu’un agresseur ne laissera pas à son adversaire le temps nécessaire pour construire en toute tranquillité un système de fortifications étendu. Enfin, il y a lieu de préciser qu’un système de défense construit avec des moyens de fortune, même si nous avons le temps de le créer, ne fournira jamais à un commandant une base de décision suffisante; en effet, les avantages d’un système de fortifications permanentes feraient précisément défaut au moment où on en aurait le plus urgent besoin. Le seul avantage de la fortification de campagne est d’éviter des dépenses en temps de paix; on court toutefois le risque avec cette solution de tout perdre en temps de guerre. Malgré ces considérations nous ne voulons nullement contester la valeur de la fortification de campagne. Elle constitue un moyen précieux et peut servir, notamment dans une région fortifiée, comme abri pour la défense extérieure mobile. Au début de la deuxième guerre mondiale, nous disposions de deux forteresses modernes: St-Maurice et St-Gothard; celle de Sargans était quasi terminée et le long de nos frontières, un système de fortifications était également en construction ou presque terminé. — Pendant le service actif, ce système fut renforcé et étendu surtout en profondeur. C’est ainsi qu’une zone fortifiée fut constituée tout autour de la Suisse. — En outre, les fortifications du réduit ont été construites pendant les années 1941-1945, tenant compte de la situation politico-militaire de 1940/41, situation qui pourrait sans autre se représenter à l’avenir. Depuis lors, nous n’avons pas cessé de développer notre système fortifié. En premier lieu, nous avons achevé les ouvrages importants commencés pendant la guerre; en outre, certains secteurs ont été pourvus de puissantes armes modernes et les installations techniques ont été améliorées et complétées. Tenant compte des expériences de la guerre, on a construit un grand nombre d’importantes installations souterraines servant à la fois à l’économie et à la défense nationale. Actuellement, nous possédons un réseau de fortifications très dense, dont nous pouvons non seulement être fiers mais en qui nous pouvons avoir toute confiance.
Nous savons que pendant la guerre de nombreuses forteresses importantes sont tombées entre les mains de l’ennemi. On s’est par conséquent demandé, surtout après les événements des années 1939 à 1945, si, lors d’une guerre future, il fallait encore accorder une certaine importance à la fortification ou s’il n’était pas plus judicieux de réserver à l’armée de campagne les crédits prévus pour les ouvrages fortifiés. Actuellement, on peut constater que précisément les Etats pour qui les fortifications ne semblaient jouer qu’un rôle secondaire ont commencé à construire de nouvelles lignes fortifiées ou à moderniser les ouvrages existants. Il semble que ce développement résulte d’une part de la nécessité de se protéger et de se couvrir sur des fronts menacés et se fonde d’autre part sur les expériences de la guerre qui ont montré les moyens considérables nécessaires pour percer par exemple les fortifications de l’Atlantique ou la ligne Siegfried. Il fallut des mois pour préparer l’attaque, et l’organisation chargée du ravitaillement prit des proportions gigantesques. Certes, l’une ou l’autre forteresse a succombé, mais de nombreux forts ont résisté héroïquement. Un examen approfondi des causes de la chute d’un ouvrage fortifié prouve cependant que la fortification en soi n’a pas failli. On peut donc prétendre en toute franchise que nous ne saurions imaginer notre pays sans ses fortifications qui prouvent indubitablement à l’étranger que nous sommes bien décidés à défendre notre territoire avec tous les moyens disponibles. L’importance de nos fortifications est encore illustrée par le fait que nous les entretenons sans cesse et que nous veillons à ce qu’elles répondent aux exigences les plus modernes.
Les causes amenant la chute d’une forteresse résident quelquefois dans le fait que l’on imposait des tâches qu’elle n’était nullement à même de remplir. En outre, une garnison mal conduite et n’ayant pas reçu une bonne instruction ne pourra jamais être à la hauteur de sa tâche. Les fortifications de l’Atlantique de même que la ligne Siegfried n’auraient jamais succombé si rapidement si elles avaient été dotées au moment décisif d’un nombre suffisant de troupes défensives de premier ordre. Il y a lieu de relever en outre que la chute d’une forteresse peut aussi être due au manque de troupes mobiles de la défense extérieure. Nous savons que dans certains cas on avait renoncé aux troupes mobiles, de sorte qu’il n’y avait personne pour combattre un ennemi qui s’était infiltré entre les ouvrages. La troupe de forteresse seule ne pourrait jamais gagner une bataille; la collaboration de toutes les armes est absolument nécessaire. Dans nos conditions, la forteresse, les troupes terrestres et l’aviation constituent les éléments de la conduite du combat. Il est clair qu’une garnison se caractérisant par un moral élevé et conduite par un commandant expérimenté, peut jouer un rôle déterminant dans l’évolution du combat. Prenons comme exemple le fort de Verdun dont la garnison a non seulement immobilisé l’agresseur, mais a influencé d’une façon décisive l’issue de la bataille.
En considérant les buts d’une attaque contre notre pays, nous pouvons constater combien avait été judicieuse la conception consistant à fortifier et à renforcer notre territoire par des ouvrages fortifiés proprement dits, par des barrages en béton ou en fer, par des mines ou par d’autres moyens. Il y a lieu de relever en outre que tous les ouvrages d’art, tels que ponts, tunnels, etc. furent préparés en vue de leur destruction. Grâce à ce renforcement du terrain nous avons obtenu une forte protection de tous les axes de pénétration, ce qui importait en tout premier lieu. En effet, on ne peut guère admettre qu’un agresseur cherchera à progresser dans un terrain impraticable ou particulièrement difficile. De tous temps on s’efforça d’occuper d’abord les communications et celles-ci resteront aussi à l’avenir l’objectif principal.
Les garnisons de nos ouvrages fortifiés jouissent d’une excellente instruction; elles sont en général recrutées dans les environs des ouvrages, de sorte que ceux-ci, notamment en ce qui concerne la zone frontière, sont occupés et prêts dans un délai minimum. De cette façon, nous empêchons un ennemi éventuel de troubler notre mobilisation sur notre territoire; en outre, comme les ouvrages sont immédiatement prêts à intervenir, nous pouvons gêner efficacement les desseins stratégiques de l’adversaire. Les projets d’une traversée ou d’une occupation de notre pays peuvent être ainsi sinon anéantis du moins freinés dans une forte mesure. Les ouvrages remplissent donc une mission importante: couvrir la mobilisation de l’armée de campagne. L’élan qui pousse tout agresseur au début d’une attaque sera ainsi sensiblement diminué lorsqu’il se verra en face d’un défenseur énergique et bien préparé. Grâce à nos fortifications et aux mesures prises dans ce domaine, nos frontières seront immédiatement protégées et leur violation ne pourra s’effectuer sans combat. Outre le renforcement général de notre défense, nos fortifications présentent encore d’autres avantages:
Les forteresses exigent la mise en oeuvre de forces relativement restreintes, autrement dit, on ne soustrait que peu de soldats à l’armée de campagne. La fortification constitue donc une compensation par rapport aux forces plus nombreuses de l’adversaire.
Les garnisons ainsi que les armes, les munitions, le matériel et les réserves de tous genres sont bien abrités. Même si le ravitaillement devait être réduit ou momentanément interrompu, le combat pourrait être poursuivi sans inconvénient.
Les excellentes installations techniques permettent de soutenir les troupes au dehors sans interruption, même de nuit ou par brouillard épais.
Les forteresses immobilisent des forces ennemies et, en collaboration avec les troupes mobiles, entravent les attaques prévues.
Grâce à un combat mené habilement depuis une position fortifiée que l’on ne peut atteindre même avec des armes puissantes, on infligera à l’ennemi de lourdes pertes.
Par leur seule existence, les forteresses influencent les décisions de l’agresseur, car si nos frontières n’étaient que peu ou pas fortifiées, l’ennemi serait beaucoup plus libre dans le choix de ses actions.
Les fortifications implantées le long de la frontière imposent à l’agresseur notre propre volonté.
Tels sont quelques uns des avantages que l’on peut retirer de nos fortifications. Elles servent en premier lieu au commandement militaire, ensuite aux garnisons et finalement à la population toute entière. Quoique nos forteresses ne soient pas en mesure d’empêcher des attaques aériennes à l’intérieur du pays, elles constituent tout de même une protection efficace du pays en cas d’attaques terrestres de la frontière.
A la fin du dernier service actif, on ne voua pas nos ouvrages à l’abandon; on se rendit compte au contraire que la fortification ne pouvait conserver toute sa valeur que si elle n’était ni démodée ni négligée. L’entretien des ouvrages fortifiés est assuré par un minimum de personnel spécialement instruit à cet effet. En outre, on accorde une grande importance à la modernisation des ouvrages; là où on le jugea nécessaire, on renforça l’armement afin d’obtenir une concentration de feu maximum dans tous les secteurs. Si nous considérons l’aspect technique de nos forteresses ainsi que les autres facteurs qui déterminent leur puissance tels que leurs garnisons bien entraînées, leur excellent matériel, etc., nous osons prétendre que nos ouvrages seront en mesure de remplir entièrement leur mission en cas de danger. Nos fortifications, en partie habilement camouflées, ne manquent de rien: elles disposent de bonnes liaisons, d’installations techniques de haute valeur, telles que ventilation, climatisation, etc.; elles sont en outre dotées de réserves suffisantes en eau, vivres, etc. Il va de soi que tous nos ouvrages militaires ne sont pas seulement entretenus, mais aussi discrètement surveillés afin de les protéger contre le sabotage. Cette surveillance n’est pas seulement exercée par des militaires mais aussi par des organisations civiles. De cette façon, il est possible de contrôler sans cesse tous nos ouvrages militaires.
Le passé a prouvé que nos fortifications jouissaient à l’étranger d’une haute estime. Nous savons qu’elles ont joué un rôle essentiel dans les plans des belligérants. Toutefois, il serait dangereux d’en conclure qu’à l’avenir les forteresses resteront imprenables ou qu’elles seraient même en mesure d’arrêter une offensive ennemie. A cet effet, la collaboration et le soutien réciproque des troupes de terre et de l’air sont indispensables. Nous sommes en droit d’admettre qu’à l’avenir nos forteresses feront honneur à leur mission répondant ainsi à l’opinion exprimée par le général Guisan à la fin du dernier service actif:
«Sans l’existence de ce système, la notion d’une force armée suisse, quelle que soit sa formule, paraît inconcevable.»